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Pratiquer l’anglais avant de mourir

Ma grand-mère faisait cuire son steak haché dans l’eau. Tartinait son pain avec de la mayonnaise (sauce à salade à vrai dire mais il fallait dire «mayonnaise»). Le pain était rond, pas carré. C’était chouette, chez grand-mère. Elle avait toujours une poignée de change à nous donner. Et des popsicle aux bananes.

Une femme forte, autonome. Qui aura travaillé toute sa vie, d’arrache-pied. Employée de shop dans une cannerie, femme de ménage, couturière. J’en oublie. Aura acheté sa maison en argent comptant, fière. Indépendante, acharnée et parano aussi. Mon cousin et moi ne pouvions jamais aller jouer dans la cour. On aurait pu nous attaquer. On niaisait sur un balcon d’à peine deux mètres carrés. Le téléviseur jouait en sourdine pendant que la «radio de police» grichait et crachait des communications incompréhensibles. Grand-maman cousait en se berçant.

Troubles de circulation sanguine (et toutes les maladies du monde selon les symptômes décrits dans ses livres de médecine). Hospitalisation. Allitée aux urgences à l’hôpital de Saint-Hyacinthe. Garochée là, avec la poche de jaquettes souillées, juste à côté. On ne la fera jamais marcher. On l’oubliera trop souvent. Médication pour épaissir le sang. On surveillera mal, caillot sanguin, accident vasculaire cérébral.

Voilà comment le passage dans notre système de maladie peut tuer.

Pour les suites, CHSLD, Hôtel-Dieu de Saint-Hyacinthe. Perdue, ma grand-mère. Donc attachée, en tout temps. Je l’aurai visitée quelques fois. Pas moyen de quitter, elle pouvait se traîner, dans son fauteuil roulant, jusqu’à l’ascenseur au bout du corridor. Continuer à jaser de trucs surréels. De la mort. Aujourd’hui, me disait-elle, on enterre les gens vivants. Elle n’avait peut-être pas tord.

Lunch à Montréal avec un copain. Me restait quelques biscuits chinois. Grand-mère a toujours aimé les biscuits. Je lui en aurai gardé plusieurs. Elle aura insisté pour lire les petits mots en anglais. «Voyons grand-mère, y sont écrits en français l’autre bord ! Casse-toi pas la tête !».

«Non, faut que je pratique mon anglais !»

Je ne vous raconte pas les suites. Autres accidents vasculaires cérébraux. Paralysie partielle, troubles d’élocution. Incapable de manger. Soluté. Toujours pas capable de manger ? De déglutir comme il faut ? On enlève le soluté. On le remet. On l’enlève. Madame est en «fin de vie» : on passe de la chambre avec colocataire à la chambre près du poste des infirmiers et préposés. La chambre où on attend que tu crèves.

Où on attend que tu meures de soif. Soins de confort. Morphine et soins de bouche. Parce que ton corps  fabrique une espèce de liquide jaunâtre qui remonte dans la gorge. Ça sent la mort. Vraiment.

Je l’aurai veillée, une nuit.

Au petit matin, un peu avant 6h00, sa respiration avait faibli. Pas son cœur, non, il pompait régulièrement. Je me suis approchée d’elle, ses yeux étaient ouverts.

«Tiens, tu es réveillée ? Bonjour !» Je lui flatte les cheveux doucement. Un faible souffle, un deuxième, un troisième. Elle est morte sous mes yeux.

P.S. Merci à Émilie. Ce ne sont pas les employés qui sont pourris, c’est le système de maladie.