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De nature et de mort

Comme une grossesse non désirée. L’espoir de voler avorté. Comme si je m’étais, à la fois, laissée mourir.

Cette petite boule noire, juste là, à mes pieds. Sur le béton, près de la poubelle. Au moment où je sors fumer une cigarette. J’y regarde à deux fois, le bidule ne bouge pas. Merde, un oisillon mort.

Et remerde, il respire, le petit malin. Mais qu’est-ce que tu fous là, sale coquin ? À l’entrée de mon demi sous-sol plutôt que dans ton nid, ou ailleurs sur une branche ? J’oublie la cigarette, je vide une boîte emplie de papiers en bordel sur le seul pied carré disponible au plancher de mon logement trop exigu. Serviette au fond, j’enfile un gant et hop, je récupère la pauvre bête.

Et rehop sur internet. Je ne connais vachement rien aux oiseaux. Que de brefs souvenirs de ma visite à Saint-Jude, vous savez, là où il y a les chouettes à voir ? Les oiseaux de proie ? Eh bien on s’empresse de vous apprendre que, sitôt sauvées, ces bêtes ne dépendent plus que de l’homme pour survivre.

Opération risquée et d’autant plus lourde tâche, donc, que celle de sauver un oiseau.

J’ai tenté plus d’un truc. Et je vous épargne les détails. Mais il a bu. Une goutte à la fois, comme ça, du bout de mon doigt à son bec. Et il a dormi. Bien collé sur le Sac Magique, chauffé et réchauffé, régulièrement.

Du coup il reprend vie, a envie de se dégourdir, bat des ailes dans le carton. Alors je pose le vigoureux sur mon lit. Il trébuche, le cabotin, il tente de voler mais bon, il doit bien lui manquer quelques jours pour être fin prêt.

Je ne suis pas une maman oiseau

Si j’étais moi, j’habiterais la campagne, j’aurais des poules, des chats, des chiens. Et je sauverais bien des oiseaux.

Mais je suis ici. En ville. Et il fait nuit. Et mon nouvel ami se perche déjà sur ma main. On dit que papa et maman oiseaux s’occupent de leurs petits, même tombés du nid. Qu’il faut les laisser tout près, que papa et maman viendront. Que ci, que ça. Bref et bof, que toi, l’homme, tu ne peux rien faire. Et ne dois rien faire.

Je le pose alors sur une branche, dans le seul arbuste du coin de terre insignifiant, d’une petitesse, des propriétaires. Et le con il saute et resaute dans ma main. Centième essai, il s’agrippe enfin. S’endort. Pour la nuit. Je sais, je l’ai vu, je suis ressortie fumer, plusieurs fois. J’insomniais.

Au petit matin, je reste au lit. J’ai la migraine. Je pense à la bête mais merde, je dois laisser la putain de nature suivre son cours, non ? Et ça cogne dans ma tête.

Comme le jour où, en plein hiver, une copine d’université débarque à son arrêt d’autobus et se casse la gueule. Le bus est bondé. J’entends des gens s’énerver, chauffeur y compris. Et moi, je m’endors sur mon siège, durement gagné. Je me dis que c’est peut-être elle, peut-être pas. N’étaient-ils pas une bonne dizaine à débarquer ? Et je ne bouge pas.

Je l’ai revue quelques mois plus tard. Elle s’était cassée la jambe. Et moi, la salope, je ne l’ai pas aidée. À cause de la fatigue. À cause du doute. À cause de… mon idiotie.

Comme le jour où, en plein été, à la sortie du métro, il y a cette fille qui se fait bousculer d’une manière plutôt cavalière par cet homme qui ne semblait pas, à priori, être son plus grand ami. J’ai pensé attendre. Mais non. J’ai observé un peu, ralenti le pas, et suis partie. À cause d’un rendez-vous peut-être. À cause du doute. À cause de… mon idiotie.

Et pourtant, comble de l’ironie, j’ai connu, à deux reprises, ce type de mésaventure. Deux sales cons au métro Longueuil. Et une autre grande bête, un géant noir tout en muscles et en sueur, au métro Parc.

Non, on ne m’a pas aidée.

Le jour des vidanges

Ils sont passés ce soir. Les vidangeurs. J’ai jeté un œil par la seule fenêtre de mon loft et vu pieds et mains de celui qui a ramassé le sac noué, comme ma gorge. Avec l’oiseau dedans. Mort. Évidemment.

Il était revenu au point de départ. À côté de mon bac à vidanges.

J’ai braillé tout ce que j’ai jeté et rejeté. Et j’ai braillé cette nature. Cruelle. Envers les plus faibles accroupis au sol, seuls, sur le béton. Qu’on laisse crever. Et j’ai braillé la nature humaine. Qui semble avoir si bien calqué ce modus operandi.

Pratiquer l’anglais avant de mourir

Ma grand-mère faisait cuire son steak haché dans l’eau. Tartinait son pain avec de la mayonnaise (sauce à salade à vrai dire mais il fallait dire «mayonnaise»). Le pain était rond, pas carré. C’était chouette, chez grand-mère. Elle avait toujours une poignée de change à nous donner. Et des popsicle aux bananes.

Une femme forte, autonome. Qui aura travaillé toute sa vie, d’arrache-pied. Employée de shop dans une cannerie, femme de ménage, couturière. J’en oublie. Aura acheté sa maison en argent comptant, fière. Indépendante, acharnée et parano aussi. Mon cousin et moi ne pouvions jamais aller jouer dans la cour. On aurait pu nous attaquer. On niaisait sur un balcon d’à peine deux mètres carrés. Le téléviseur jouait en sourdine pendant que la «radio de police» grichait et crachait des communications incompréhensibles. Grand-maman cousait en se berçant.

Troubles de circulation sanguine (et toutes les maladies du monde selon les symptômes décrits dans ses livres de médecine). Hospitalisation. Allitée aux urgences à l’hôpital de Saint-Hyacinthe. Garochée là, avec la poche de jaquettes souillées, juste à côté. On ne la fera jamais marcher. On l’oubliera trop souvent. Médication pour épaissir le sang. On surveillera mal, caillot sanguin, accident vasculaire cérébral.

Voilà comment le passage dans notre système de maladie peut tuer.

Pour les suites, CHSLD, Hôtel-Dieu de Saint-Hyacinthe. Perdue, ma grand-mère. Donc attachée, en tout temps. Je l’aurai visitée quelques fois. Pas moyen de quitter, elle pouvait se traîner, dans son fauteuil roulant, jusqu’à l’ascenseur au bout du corridor. Continuer à jaser de trucs surréels. De la mort. Aujourd’hui, me disait-elle, on enterre les gens vivants. Elle n’avait peut-être pas tord.

Lunch à Montréal avec un copain. Me restait quelques biscuits chinois. Grand-mère a toujours aimé les biscuits. Je lui en aurai gardé plusieurs. Elle aura insisté pour lire les petits mots en anglais. «Voyons grand-mère, y sont écrits en français l’autre bord ! Casse-toi pas la tête !».

«Non, faut que je pratique mon anglais !»

Je ne vous raconte pas les suites. Autres accidents vasculaires cérébraux. Paralysie partielle, troubles d’élocution. Incapable de manger. Soluté. Toujours pas capable de manger ? De déglutir comme il faut ? On enlève le soluté. On le remet. On l’enlève. Madame est en «fin de vie» : on passe de la chambre avec colocataire à la chambre près du poste des infirmiers et préposés. La chambre où on attend que tu crèves.

Où on attend que tu meures de soif. Soins de confort. Morphine et soins de bouche. Parce que ton corps  fabrique une espèce de liquide jaunâtre qui remonte dans la gorge. Ça sent la mort. Vraiment.

Je l’aurai veillée, une nuit.

Au petit matin, un peu avant 6h00, sa respiration avait faibli. Pas son cœur, non, il pompait régulièrement. Je me suis approchée d’elle, ses yeux étaient ouverts.

«Tiens, tu es réveillée ? Bonjour !» Je lui flatte les cheveux doucement. Un faible souffle, un deuxième, un troisième. Elle est morte sous mes yeux.

P.S. Merci à Émilie. Ce ne sont pas les employés qui sont pourris, c’est le système de maladie.

Le renard et le chien

Je reviens chez moi, le soir,
Et vois à mes pieds, un renard.
Il fige un instant, me regarde,
Hésite et s’évade.

Pas de boisé, une route, un champs…
Mais il vit et survivra pourtant.

Je repars au petit matin
Et me trouve sur ce même chemin.
M’arrête un instant,
Pose mon regard droit devant…

Une boîte sur la neige,
Semblable à un piège.

Je m’approche tout doucement
Et y découvre, bien tristement,
Un bel animal de compagnie
Jeté et tué par l’hommerie.

Mille maisons, une route, un champs…
Où ce chien aurait pû vivre sûrement.

Chiot Berger allemand mort